La rénovation du pan de bois

Publié le par patrimoine-en-danger.over-blog.com

13 novembre 2006 par Jacky Provence

 

Une polémique serait-elle relancée autour de la maison place du Marché à Pain ? C’est ce que laisserait entendre un petit article dans la presse de ce vendredi 10 novembre ; et la présidente de la « Sauvegarde du vieux Troyes » de s’inquiéter et de s’interroger sur la pertinence d’un tel bâtiment ?

 

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 Définitions Tout d’abord quelques définitions nous paraissent ici indispensables en réponse à ce petit article dans lequel le journaliste mêle nombre de synonymes. Mais dans la langue française, si les synonymes ont un sens général proche, chacun a sa nuance particulière qui a ici toute son importance.

 

- Restauration : rétablir un bâtiment existant dans un état primitif, remettre dans l’état original. On l’utilise aujourd’hui beaucoup en informatique ; la restauration d’un système signifie que l’on revient aux paramètres d’origine du système d’exploitation et des logiciels ou à une date déterminée. Il en va de même pour l’architecture : remise en état d’un bâtiment comme il était à l’origine, ou à une date particulière, en utilisant les matériaux originaux.
- Restitution : reconstruire un bâtiment ou un élément d’architecture qui a disparu et le rétablir dans l’état original ou supposé comme tel. La reconstitution peut avoir une valeur de reconstitution archéologique.
- Rénovation : remettre à neuf un bâtiment ancien, l’améliorer. On reprend un bâtiment ancien et l’on l’aménage avec des matériaux neufs et récents, sans obligatoirement remettre des matériaux qui étaient utilisés à l’origine et en lui apportant le confort moderne.
- Reconstruction : après démolition du bâtiment, on en rebâtit un autre qui peut être tout à fait différent.
- Pastiche : imitation en reprenant le style.


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 La politique de rénovation

 

Si un des termes s’applique bien à cette maison, c’est bien celui de « rénovation » d’un bâtiment ancien mais utilisant des matériaux neufs pour les façades. Il ne s’agit ni d’une restauration à proprement parler, ni d’un pastiche, contrairement à d’autres immeubles de ce secteur, et à commencer par l’office de tourisme sur le parvis de l’église Saint-Jean ou encore la très colorée façade du Monoprix.


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Cette maison place du marché à pain est conforme à la loi « d’orientation et de programmation pour la ville et la rénovation urbaine » du 1er août 2003, visant à « transformer en profondeur des quartiers tant par des interventions spatiales que par la diversification de l’habitat. Ces opérations permettent des interventions de démolition, reconstruction, réhabilitation, résidentialisation ou de changement d’usage ; les aménagements nécessaires et la restructuration du viaire ; la réorganisation des espaces liés aux activités économique et commerciale. Ainsi dans ce cadre législatif, il n’y rien de scandaleux. Cette maison répond bien à cette législation générale.

Cependant elle doit aussi répondre à certaines normes : celles imposées par la proximité de monuments historiques et celles du secteur sauvegardé. En ce qui concerne ce dernier point, le plan du secteur sauvegardé de la ville de Troyes fut mis au point en 1964 par Michel Marot, architecte urbaniste, en liaison avec l’architecte des bâtiments de France afin de rechercher les structures anciennes. L’étude de 1964 fut plusieurs fois remaniée en fonction des circonstances imposées par la politique de la ville. Les intentions des versions successives étaient avant tout de réhabiliter des immeubles jugés insalubres, avec une mise en conformité selon les normes imposées tout en respectant son caractère historique et esthétique. L’Architecte des Bâtiments de France assure la surveillance des travaux. Rien ne peut se faire sans son accord. Ici, tous les avis ont du être favorables pour une telle rénovation.

 

Le choix de la décoration extérieure

 

Alors, en quoi cette maison est choquante ? Et pourquoi émeut-elle certaines personnes ? Le pan de bois est mis en valeur par une décoration très colorée et des matériaux peu habituels dans la ville de Troyes sur un édifice. Ici nous pouvons parler d’une véritable « création ». Mais peut-on remettre en cause l’emploi de ces matériaux et au nom de quels principes ? Concernant les matériaux utilisés, quels sont les critères acceptables ? Veut-on redonner un aspect « historique » et "authentiques" à ces immeubles ? Cela nécessiterait au préalable de définir et déterminer cet aspect historique et savoir à quelle époque on devra se référer, car un bâtiment n’est pas figé dans l’histoire mais évolue. Pour donner une définition « historique » du bâtiment il faut alors faire appel à l’archéologie monumentale et à l’étude des sources. Dans les deux cas, l’un et l’autre ne sauraient affirmer qu’à l’origine les façades de ces maisons étaient colorées. A ma connaissance, il n’y en aurait aucunes preuves irréfutables à Troyes, tout au moins dans les archives. Bien des historiens et chercheurs se sont penchés sur cet aspect. Les descriptions de maisons sont plutôt rares à cette époque et aucun texte ne vient exposer de façon précise l’aspect de ses maisons et en particulier leur décoration et couleur. Parmi les pièces d’archives dont nous disposons, nous pouvons citer les visites de maisons appartenant aux communautés ecclésiastiques, visites destinées le plus souvent à faire un état de ce qu’il faut réparer. Ces descriptions sont, par conséquent, fragmentaires, se limitant aux travaux à effectuer. Quoiqu’il en soit, la mention de la brique est plutôt rare, voire inexistante, dans ces archives, pour les bâtiments en pan de bois à cette époque (XVIe siècle) ; dans les sources consultées, les cloisons tant intérieures qu’extérieures sont réalisées exclusivement de torchis. Si le matériau n’est spécifiquement pas mentionné, il se devine parfaitement par les interventions des « torcheurs », nombreux à l’époque à Troyes. Aussi, ceux qui ont remplacé le torchis par de la brique entre la structure charpentée, sont, au nom de la restitution historique, dans l’erreur. Faudrait-il, au nom de "l’authenticité" supprimer ces briques ?


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Il est fort probable que les façades, ossatures de bois et torchis, soient tout simplement recouvertes d’un lait de chaux, sans pouvoir affirmer que ce lait de chaux puisse être coloré d’un quelconque pigment. Le lait de chaux était également utilisé en application sur les charpentes. Les quelques dessins et représentation de l’époque sont de la fin du XVIe siècle. Peu nombreux, ils laissent toutefois deviner l’aspect extérieur des maisons : le pan de bois est apparent ou peut être recouvert, comme le torchis, d’un enduit à la chaux. Parmi les travaux et les corps de métier devant intervenir, il n’est jamais question de peinture ou de peintres. Les sources parlent aussi « d’aissil », sans doute des tuiles de bois en écaille que l’on peut appeler aussi « essentes ». Mais « l’aissil » est surtout mentionnées pour la toiture d’appentis. La toiture des maisons est généralement faite de tuile ou de chaume. Ces rares dessins montrent également que le « pignon à la troyenne » qui semble s’imposer aujourd’hui dans les reconstitutions des maisons, n’était pas systématique.

Faut-il en conclure qu’aujourd’hui il faudrait exclure la brique et tout autre parement non « historique » et privilégier dans le doute et au nom d’un « principe de précaution », utilisée en d’autres domaines, le pan de bois apparent ou enduit, décoré d’un seul lait de chaux, l’essentes ou plus rarement l’écaille d’ardoise ? Sans qu’on en trouve de preuves à Troyes, mais attesté à Saint-André-les-Vergers, les façades des églises étaient peintes de couleurs vives, tout comme l’intérieur des édifices, dont les traces peuvent être encore visibles. Aussi, le prétexte de refuser la colorisation de cette maison du fait de la proximité de Saint-Jean pourrait être bien futile. L’image actuelle de Saint-Jean est différente de ce qu’elle était à l’époque. Tout le long de l’église, de petites maisons s’appuyaient contre ses murs Sud et Nord. Quant à Saint-Urbain, dont on magnifie la perfection gothique, l’aspect extérieur est plus qu’un pastiche. Jusqu’à ce que certains architectes « historicistes » de la fibre de Viollet le Duc et de Lassus ne viennent s’occuper de son cas, l’église n’était guères visible de la rue, noyée dans les maisons. Il n’y avait pas de parvis ni de façade. Les maisons bordaient les rues de chaque côté de la basilique, ne laissant qu’un espace pour les portails au Nord et au Sud. Aussi, façade et portails actuels ne sont que créations néo-gothiques.

 

Quelle authenticité ?

 

Reconsidérer le bien-fondé de cette maison place du marché au pain serait reconsidérer la politique de rénovation de tout le secteur sauvegardé. Aussi, faut-il se poser la question de ce qui est vrai de ce qui est pastiche et qu’est-ce qui reste de réellement authentique ? Si l’on peignait d’une même couleur chaque pièce de bois réellement originale, chaque façade n’ayant pas eu de transformation, nous aurions très certainement des surprises. Par conséquent, faut-il figer la ville dans une représentation que l’on se fait aujourd’hui telle qu’elle pouvait être au lendemain du grand incendie de 1524 ? Et même à cette époque, la ville n’était pas uniforme, on pouvait lire dans son urbanisme et dans la construction de ses façades les évolutions successives et des choix différents quant à l’utilisation des matériaux. Par ailleurs, on pouvait trouver encore en 1585 des places où il y avait les restes de maisons brûlées soixante ans auparavant, en 1524, telle la maison voisine de celle qu’avait occupé Dominique Florentin, dans le quartier de Saint-Panthaléon.

A considérer de plus près les arguments, la décoration de ce pan de bois original de la maison du Marché à Pain pourrait paraître moins scandaleuse que la création au nom de l’esthétisme de façades pastiches qui font oublier les façades précédentes, pourtant témoins de l’évolution de la ville. L’urbanisme et l’architecture sont des valeurs relatives. Elles changent dans le temps et dans l’espace. Et si en 1769 la municipalité avait adhéré au projet de Coluel de réaligner toutes les rues de la ville, pour l’embellissement de celle-ci, il ne resterait guères de façades à pan de bois du XVIe siècle aujourd’hui... Et Voltaire de regretter que Paris n’ait pas eu de grand incendie comme à Londres, afin de faire disparaître toute cette vieille ville de pan de bois et d’en reconstruire une plus belle et moderne... Haussmann s’en chargera en partie un siècle plus tard. Alors que devons-nous sauvegarder et laisser en héritage ?

Publié dans Maisons

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