Patrimoine en danger : le vitrail

Publié le par Patrimoine en danger

13 juillet 2007 par Jacky Provence

 

Troyes est considérée par les spécialistes en la matière comme une des « villes saintes du vitrail », au même titre que Chartres, Bourges ou Rouen. Certes, elle n’a pas le monopole ni peut être considérée comme « capitale », mais le vitrail est l’une de ses richesses patrimoniales les plus exceptionnelles, comme de l’ensemble du département de l’Aube. La Champagne, avec environ 1600 verrières antérieures à la Révolution, fait figure de la région la mieux dotée en vitraux anciens, juste devant la Haute-Normandie (environ 1400 verrières). L’Aube, où sur les 1160 verrières anciennes, 1042 datent de la fin du XVe siècle et de la première moitié du XVIe siècle, est le département le mieux pourvu. C’est sans compter le grand nombre de vitraux du XIXe siècle, souvent ignorés, et même ceux du XXe siècle. Au total, l’Aube posséderait plus de 9000 m2 de verrières s’échelonnant du XIIe siècle au XXIe siècle. Le compte aurait été encore plus important, sans les destructions et disparitions qui se firent au cours des siècles.

 

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Plus de huit siècle de tradition et d’évolution

 

La production troyenne n’a, selon les spécialistes, rien à envier aux grands ensembles de vitraux, d’une renommée plus grande tels que ceux de Chartres. Les plus anciens panneaux connus à ce jour à Troyes, datant du XIIe siècle, proviennent de l’ancienne collégiale Saint-Étienne, église palatiale des comtes de Champagne. Il n’en reste que quelques panneaux conservés au Musée de Cluny, à Paris et à la Médiathèque de l’Agglomération Troyenne. Ces vitraux sont nés d’un milieu savant et dynamique sur le plan artistique, d’une grande qualité de réalisation, avec un emploi remarquable des couleurs intenses : bleu, rouge, lie-de-vin, vert et jaune cuivré. Ils sont sans doute réalisés à l’époque du comte Henri le Libéral.

Les plus anciens vitraux encore en place datent du XIIIe siècle, placés au chœur de la cathédrale et dans la basilique Saint-Urbain. Les vitraux de la cathédrale sont aussi remarquables à plus d’un titre ; ils sont des témoignages historiques : verrière de la hiérarchie civile et ecclésiastique à cette époque, et surtout un rare témoignage de la IVe croisade qui se vit détournée vers Constantinople, racontant la translation à Troyes de reliques issues du pillage de la capitale chrétienne d’Orient par les croisés. Cette verrière serait sans équivalent. Au fur et à mesure de la lente édification de la cathédrale, chaque siècle laissera ses vitraux, témoins d’une riche évolution. Saint-Urbain s’illustre par la représentation monumentale des prophètes.

C’est surtout à la fin du XVe siècle et au cours de la première moitié du XVIe siècle que la production de vitraux est la plus importante, se diffusant à travers toute la Champagne méridionale, ornant les fenêtres des plus petites églises rurales reconstruites ou réparées. Nous pouvons compter pas moins de 109 reconstructions totales d’églises, 250 reconstructions partielles ; parmi celles-ci 175 églises conservent aujourd’hui des vitraux des XVe-XVIe siècles. C’est sans compter les vitraux disparus, tels à Saint-Parres-les-Vaudes, brisés par les « Cosaques » en 1814.

La tradition verrière perdure au XVIIe siècle, avec l’atelier de Linard Gonthier, dans le premier tiers du XVIIe, Jacques Clément pour la seconde moitié, à une époque où dans bien des régions le vitrail est abandonné. Avec le XVIIIe siècle, la tradition semble se perdre. L’art du vitrail renaît au XIXe siècle, à partir des années 1850, avec des maîtres verriers tels que Vincent-Larcher ou Martin-Hermanowska. Le XXe et même ce tout début du XXIe siècle, avec les vitraux du parking de la Libération, entretiennent cette tradition de plus de huit siècles.


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Une mise en valeur par les scientifiques

 

Depuis une quinzaine d’années, le vitrail est l’objet d’importantes études et mises en valeur. Je n’ai sélectionné ici que les opérations ou les ouvrages les plus marquants. La liste, impressionnante par sa qualité, n’est pas exhaustive et ne rend pas compte des très nombreux articles qui ont pu paraître sur le vitrail ancien de Troyes et de la Champagne méridionale. Ces toutes dernières années, la recherche et l’étude universitaire s’est particulièrement intensifiée grâce, en particulier, à l’intérêt qu’a porté le Centre André Chastel de l’Université Paris IV - Sorbonne sur le vitrail champenois et le CNRS.


- Mémoire de verre : vitraux champenois de la Renaissance. Réd. Henri Zerner, Françoise Perrot, Nicole Blondel, et al. ; photogr. Jacques Philippot. [Châlons-en-Champagne] : Association pour la valorisation des atouts culturels de la Champagne-Ardenne, 1990. 112 p. (Cahiers de l’inventaire ; 22). Henri Zerner est professeur à l’Université de Harvard et l’un des plus grands spécialistes mondiaux de l’Art de la Renaissance.
- Les vitraux de Champagne-Ardenne : Corpus vitrearum. France, recensement des vitraux anciens de la France ; 4. Dir. scientifique du Comité français du Corpus vitrearum et du Laboratoire de recherche sur le patrimoine français... Paris : CNRS éd. : l’Inventaire, 1994.456 p.-XXXII p. Cet inventaire agit comme un véritable révélateur : il permet de quantifier et de qualifier, grâce à des notices sur chaque verrière, l’exceptionnelle importance du vitrail ancien dans le département de l’Aube.
- Jean-Claude Czmara et Virginie Tillier, L’Aube de l’Apocalypse. Les maîtres de la Lumière, éditions Fatès, 2000
- Du 17 au 19 mai 2001, le 4e forum international sur la conservation et la technologie du vitrail historique se tient à Troyes, réunissant près de 500 historiens, architectes, maîtres-verriers et scientifiques. Au cours de ces journées, le classement du vitrail de Troyes et de la champagne méridionale au titre de patrimoine mondial de l’Unesco semble s’imposer comme une évidence.
- Claudine Lautier - « Les vitraux de la basilique Saint-Urbain de Troyes », Bulletin de l’ICOMOS – France, n° 48-49, 2001, p. 54-59.
- Danielle Minois, Le vitrail à Troyes : les chantiers et les hommes (1480-1560) Corpus Vitrearum - France, Série Études VI, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne (PUPS), 2005, 473 p., 81 fig., XXVIII pl. Edition de sa thèse réalisée au Centre André Chastel, Université Paris IV-Sorbonne.
- Vitrail, peinture de lumière, Textes de Martine Callias Bey, Véronique David et Michel Hérold. Photographies de Jacques Philippot, Lyon, Éditions Lieux-Dits, 2006, 183 p.
- Les vitraux du chœur de la cathédrale de Troyes (XIIIe siècle) Elizabeth C. Pastan et Sylvie Balcon, coordination scientifique de Claudine Lautier Paris, Comité des Travaux Scientifiques et Historiques, Corpus Vitrearum – France, volume II, 2006, 540 p.


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Un patrimoine fragile

 

De par sa nature, le vitrail est fragile et les siècles qui passent n’ont cessé de voir leur dégradation que ce soit par des événements naturels, ou par des événements humains. L’histoire des vitraux d’une église, c’est aussi l’histoire de leur déplacement, de leur dégradation, de leur réparation et restauration, de leur disparition.

Dès leur origine, ils peuvent être frappés par la nature, ainsi en 1228, un ouragan souffle des vitraux des parties hautes du chœur de la cathédrale, vitraux qui avaient été posés quelques années auparavant. Aux XVe, XVIIe et XVIIIe siècles, ce sont les chanoines eux-mêmes qui font enlever des vitraux colorés pour les remplacer par des vitraux blancs, afin d’avoir plus de lumière. Ailleurs, c’est presque l’ensemble des verrières de l’église de Bar-sur-Seine qui sont soufflées par un violent orage en 1735. Une grande partie de celles-ci ont été replacée et réparée, mais pour un certain nombre, les verrières ont fait place à de la vitrerie blanche.

Les vitraux peuvent même être l’objet de dégradations volontaires. La Révolution Française est aussi passée par là et certains vitraux de la cathédrale ont subi des dégradations. Le 11 août 1901, c’est un engin explosif déposé par une main anonyme dans l’église Saint-Nizier qui fait voler en éclat des verrières. Les deux auteurs présumés seraient des terroristes anarchistes, un certain Villanueva et un autre nommé Lambin. L’année suivante, ce sont des jets de pierres qui brisent un certain nombre de verrières. Dix ans plus tard, le 18 mai 1910, un orage souffle plusieurs vitraux.

En septembre 39, des échafaudages sont installés pour déposer les vitraux de la cathédrale et autres églises de Troyes. Les villages n’ont pas pris cette même précaution. Ainsi, l’église de Saint-Parres-les-Vaudes voit les vitraux des fenêtres Nord pulvérisées par l’explosion d’un train qui passait à proximité. Ces quelques cas nous éclairent et nous laissent entrevoir les pertes qu’a subit le patrimoine verrier de l’Aube


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Aujourd’hui, c’est un grand nombre de vitraux qui sont menacés


- La pollution est une des premières causes. Ainsi les vitraux du chœur de la cathédrale du XIIIe siècle sont très corrodés. Selon Alain Vinum, une couche de silicates les obscurcie. Le programme de restauration, entrepris au début des années 1980, a pris beaucoup de retard ; seulement quatre des douze verrières concernées par ce programme ont été restaurées.
- Les pigeons provoquent également des dégâts : fientes qui encroûtent les verrières, chocs des volatiles en vol contre les fragiles panneaux de verre, les vitraux de Bar-sur-Seine montrent quelques exemples assez flagrants.
- Le ruissellement du à un mauvais écoulement des eaux pluviales au niveau des chaîneaux peuvent provoquer la formation d’algue verte recouvrant les verrières.
- Ailleurs, c’est l’état d’abandon de l’église qui met directement en danger des vitraux anciens.

 

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Que faire ?

 

La première mesure de protection est évidemment celle d’entretenir et restaurer le bâtiment. Puis il y a divers niveaux de protections. A Bar-sur-Seine, il semblerait que l’on ait opté pour une des solutions les moins onéreuses pour protéger les vitraux des fientes de pigeons : tendre des filets. Sinon, la protection qui semble la meilleure, mais aussi la plus coûteuse est celle d’un « survitrage », c’est à dire placer un vitrage transparent devant le vitrail et dont les morceaux de verre auraient le même découpage que ceux du vitrail, tel qu’il a été fait à Riceys-Bas pour deux vitraux.


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G
<br />  Toujours heureux quand un nouveau blog dédié aux vieilles pierres et au patrimoine voit le jour.Félicitation donc, pour cette initiative, de plus, vos articles sont intéressants et fort bien renseignés. Je pousserai donc la porte de temps en temps, avec tous mes<br /> encouragements, cordialement, Gildas.<br /> <br /> <br />
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